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Qui n’a pas songé à aller visiter un jour les alignements mégalithiques de Carnac ? Érigés au Néolithique, entre le Ve et le IIIe millénaire av. J.-C., par des communautés de paysans sédentarisés pratiquant l’élevage et l’agriculture, ils constituent le plus grand ensemble mégalithique au monde, avec 3000 monolithes. Ces derniers se déploient sur plusieurs ensembles : Le Ménec, Toul-Chignan, Kermario, Le Manio, Kerlescan et le Petit Ménec, qui s’étendent sur un peu plus de 4 km de longueur. Parmi les mégalithes, on distingue des menhirs (“pierre longue” en breton), des dolmens (“table de pierre”), des enceintes, des chambres et des cairns (monument en pierre recouvrant des sépultures). C’est dans ce royaume des grandes pierres, à quelques encablures du tumulus Saint-Michel , qu’une équipe d’Archeodunum dirigée par Audrey Blanchard a mis au jour des vestiges spectaculaires du Néolithique moyen (4600-3600 av. J.-C.).

Vue générale de l’emprise décapée. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.

La fouille a débuté le 29 septembre 2025 et a duré jusqu’au 1er décembre 2025, sur une emprise de 9000 m2,mobilisant cinq personnes, sous la direction d’Audrey Blanchard (Archeodunum). Elle a été prescrite par la communauté de communes dans le cadre de l’extension de la déchetterie de Carnac gérée par la société AQTA (Auray-Quiberon-Terre Atlantique). Le diagnostic mené en 2023 avait révélé quelques foyers et deux ou trois possibles menhirs. Mais les archéologues se sont vite rendu compte que le site était beaucoup plus riche en vestiges, et comme le chantier se trouvait dans un secteur “sensible”, ils ne pouvaient pas traiter les structures en en choisissant certaines et en négligeant les autres, d’autant plus qu’après le scandale récent lié à la construction d’un magasin de l’enseigne “Monsieur Bricolage”, au cours de laquelle 35 menhirs avaient été “éliminés”, ils étaient étroitement surveillés par les associations qui défendent le patrimoine breton. Tous les soirs, des membres de ces associations passaient après leur journée de fouille pour vérifier que les vestiges qui avaient été dégagés étaient bien traités.


Les vestiges mis au jour remontent au Néolithique moyen, avec un alignement de menhirs démantelés et des fosses de calage de stèles conservées, et avoisinent le tumulus du Ruisseau aux Anguilles[1]. Ces fosses de calage étaient entourées de nombreux foyers. À la surprise des archéologues, un bâtiment circulaire, remontant sans doute au Néolithique moyen lui aussi, mais dont la nature – domestique, collective ou communautaire – est encore indéterminée, a également été dégagé. La fouille a aussi montré qu’un certain nombre de menhirs ou de fragments de menhirs ont été remobilisés dans des fosses ou ont basculé dans des fossés durant des périodes qui sont, pour l’instant, incertaines, mais qui pourraient être néolithiques. Enfin, un fossé palissadé avec une clôture de bois a été identifié : il vient couper un fossé plus ancien dans lequel a été observé, à intervalle régulier, des dispositifs de calage massifs en pierre : on ignore encore s’ils calaient de grosses pièces de bois ou, éventuellement, des pierres dressées. L’un de ces calages paraît, en tous les cas, étroitement lié à un menhir qui a basculé dans le fossé palissadé après la disparition de la pièce de bois.

Vue générale du tumulus du ruisseau aux anguilles. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.
Alignement de foyers à pierres chauffées et fosses à dispositifs de calage de stèle. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.
Foyers à pierres chauffée en cours de fouille. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.

À ce stade de l’analyse, les archéologues n’ont pas retrouvé de vestiges antérieurs au Néolithique moyen, mais peut-être que les datations au C14 apporteront des surprises. En revanche, ils ont repéré des vestiges postérieurs sous la forme d’un parcellaire peut-être antique, voire plus récent, d’une carrière sans doute médiévale au regard des tessons découverts dans le fond et d’un petit drain en partie basse du site qui pourrait être moderne. C’est à peu près tout. Le reste est assez homogène : il s’agit d’artefacts en silex et de céramiques non tournées, sans formes ni décors significatifs pour le moment. Mais de manière générale, la chronologie du site s’établit au Néolithique moyen, plus précisément dans la seconde moitié du Ve millénaire av. J.-C. Il est possible qu’il y ait un peu de Néolithique ancien et peut-être un peu de Néolithique final, mais seules les datations au C14 permettront de s’en assurer. Comme le mobilier est assez ubiquiste et qu’on ne peut pas le placer précisément dans le Néolithique, des prélèvements de charbon ont été effectués dans tous les foyers et calages de stèles, ainsi que dans plusieurs autres structures.

Les restes de mobilier sont peu nombreux, même si à Carnac, il y a toujours un tesson ou un silex par structure : cependant, un dépôt avec un vase complet a été dégagé. Il existe aussi des fosses avec des dépôts de meules et de molettes. Au début, les fouilleurs pensaient être en présence de foyers, mais en enlevant les quelques pierres brûlées, ils ont découvert, en dessous, des meules retournées qui font bien plus de 50 cm de long, puis, à côté, des molettes. Tout ce matériel est daté du Néolithique moyen. La fouille a confirmé le fait qu’il s’agit bien d’un alignement de menhirs démantelé parallèle aux grands alignements de Carnac, globalement orientés est-ouest.

Un menhir basculé dans le fossé palissadé, à proximité de son calage. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.

Pour un archéologue préhistorien, être à Carnac est déjà très motivant, mais trouver un alignement démantelé parallèle aux grands alignements, c’est une découverte inédite et passionnante. En outre, retrouver des menhirs mobilisés dans d’autres structures, ce n’est pas si fréquent. Cela existe, mais cette remobilisation s’est faite au Moyen Âge et ça se voit clairement, alors que sur la fouille du “3 rue gallo-romaine”, les indices convergent vers une remobilisation dès le Néolithique, et c’est assez intriguant. Une autre chose inattendue pour les archéologues furent les dispositifs de calage dans les fossés et le grand aménagement palissadé, accompagné de pierres dressées : ils sont d’autant plus surprenants que, parfois, on peut trouver des menhirs dans des talus, mais pas dans des systèmes de fossés comme celui-ci. Il faut aussi relever la taille des fosses de calage : certes, les fouilleurs s’attendaient à en trouver, mais pas d’aussi massives. Quant au bâtiment circulaire, ce fut une énorme surprise ! Bref, en se basant sur le rapport du diagnostic, A. Blanchard et son équipe avaient tablé sur une quarantaine de structures empierrées, dont peut-être cinq ou six calages de stèles et une dizaine de blocs qui auraient pu être des menhirs, mais sans grande conviction. À l’issue de la fouille, ils se sont retrouvés avec 250 structures enregistrées, plus une trentaine de monolithes et une soixantaine de structures empierrées (calages et foyers), ce qui est énorme. On est passé d’un petit site facile à appréhender à quelque chose de beaucoup plus complexe.

Les bâtiments circulaires sont assez rares sur le Massif armoricain ; les exemplaires les plus proches se situent au sud de la Loire, en Loire Atlantique et en Normandie. Ces bâtiments suscitent beaucoup de questions. Dans certains cas, on envisage une fonction autre que domestique ; c’est le cas notamment en Normandie, à Goulay, où il existe une structure de très grande dimension qui se distingue vraiment des autres bâtiments. Ici, à Carnac, le bâtiment circulaire se situe près d’un menhir couché et près d’une fosse de calage. Si toutes les structures du site sont contemporaines, on peut alors raisonnablement penser à une fonction qui n’est pas seulement domestique, mais également communautaire, car pour construire un alignement comme celui qui a été mis au jour, il faut une mobilisation qui dépasse la seule unité domestique. Or, jusqu’à présent, aucune découverte ni étude n’autorise à dire qu’il y avait plusieurs unités de ce type dans le secteur. Ce bâtiment circulaire pose donc encore question : il pourrait s’agir d’un bâtiment collectif en lien avec les alignements, davantage qu’un bâtiment d’habitation.

Vue zénithale du bâtiment circulaire après fouille. © Équipe de fouille, Archeodunum 2025.

Archéologue chez Archeodunum, A. Blanchard a été détachée en Suède pendant un an, et tous ses collègues suédois suivent l’affaire avec grand intérêt, notamment en finançant certaines analyses. La société Archeodunum a, en effet, signé une convention de partenariat avec l’Université de Göteborg. Les Suédois n’ont pas l’opportunité de fouiller des sites néolithiques de ce type, mais ils disposent de grands moyens, via de larges programmes européens sur le mégalithisme, pour faire des analyses, alors qu’en France, nous avons les sites, mais pas forcément les budgets pour faire toutes les analyses. Une collaboration gagnant/gagnant a donc été initiée entre Français et Suédois. Pour les datations au C14 par exemple, les archéologues de Göteborg peuvent financer une quarantaine d’opérations en plus des quatre originellement prévues. Le partenaire suédois, qui analysera avec A. Blanchard tous ces résultats, sera co-auteur des publications qui intègreront les résultats de l’ERC NEOSEA, ce qui n’est pas négligeable. Tout le monde trouve son compte dans cet échange de bons procédés.

[1] Ce tumulus n’a pas été impacté par l’aménagement de la déchetterie, mais le Service régional de l’archéologie avait tout de même demandé qu’il soit documenté.